Et Big Brother réveilla la belle au bois dormant

Publié le 8 Avril 2015

« Surveiller, c’est contrôler ». Cette phrase très théorique pour moi jusqu’alors a pris corps ce week-end, au cours du film CitizenFour, de Laura Poitras. Ce documentaire suit pendant une semaine Edward Snowden, salarié d’une entreprise travaillant au service du renseignement américain, qui s’apprête à révéler à des journalistes l’existence d’un système illégal et gigantesque de surveillance des données personnelles par le gouvernement américain.

Pour ma part, je me sais fichée depuis le tout début de ma vie d’adulte. Normal, j’ai été militaire, et certains de mes proches ont sollicité des habilitations (type « Secret Défense ») pour lesquelles ils devaient fournir aux RG (à l’époque) des informations concernant leurs amis. Pendant longtemps, cela ne m’a pas chagrinée. Je n’y pensais pas, et les rares fois où ça me traversait l'esprit, je trouvais cela tout à fait justifié. Pendant mes études, j’ai pris des cours d’arabe et voyagé dans plusieurs pays du Moyen-Orient sans me demander si ces éléments seraient portés à mon dossier ni comment ils seraient interprétés.

J’ai commencé à me soucier de mon profil après avoir rejoint une association, Paris-Montagne, qui organise des rencontres entre scientifiques et jeunes, en particulier des lycéens issus de quartiers défavorisés. Rien de polémique a priori, et pourtant. Bénévoles, salariés ou bénéficiaires de l’association, nous nous sommes souvent retrouvés face à des interlocuteurs qui nous demandaient de nous positionner face à des sujets politiques, comme la discrimination positive ou la sélection à l'université. Sujets pour lesquels il n’existait pas forcément de consensus au sein de la structure. Instinctivement, alors que chacun d’entre nous aurait pu répondre en son nom propre et défendre ses convictions, nous nous sommes souvent abrités derrière un pudique « il n’y a pas de position officielle là-dessus ». Par peur de créer des raccourcis. A titre personnel, cela ne m’aurait pas dérangée à l’époque d’être attachée à une position polémique, pour peu qu’elle reflète en effet ma sensibilité. Je voulais juste éviter à l’étiquette de déteindre sur mes amis ou collègues.

Mais c’est plus compliqué que cela. Je comprends maintenant que les robots qui agrègent les métadonnées comme celles collectées par la NSA ne sont pas un interlocuteur qui me posera des questions et devant lequel je pourrai défendre mes convictions. C’est un robot. Il a une liste de mots-clés. Et pour lui, je suis moi aussi un portrait-robot. Les points qu’il amasse à mon sujet n’y sont pas reliés par la logique qui m’a menée de l’un à l’autre, mais par les hypothèses faites par le robot, par les corrélations qu’il établit, lui, entre voyages, opinions politiques exprimées, et ce qu'il cherche : démasquer les terroristes.

Je ne suis pas terroriste, bien évidemment - et je condamne tout acte terroriste, ajouterais-je si j’étais un homme politique convaincu que ma condamnation a un poids quelconque. Mais, même en mon nom, j’évite maintenant d’émettre un avis trop tranché sur la Toile, de peur de charger mon portrait-robot. Il m’arrive souvent de renoncer à signer une pétition, et malgré le lectorat très confidentiel de ce site, je passe de plus en plus de temps à me relire avant de publier (là, c'est le moment où je vais avoir l'air très bête si j'ai laissé traîner des fautes d'orthographe). Bref, je ne me sens pas libre. Finalement, on aurait voulu contraindre ma liberté d’expression qu’on ne s’y serait pas pris autrement. CQFD. En nous disant « On surveille tout le monde, mais c’est seulement pour chasser les terroristes. Si vous n’avez rien à vous reprocher, cette surveillance est transparente pour vous », on nous enfile une muselière.

Ce midi, la discussion s’est tournée de ce côté-là. Tout le monde se sent surveillé. Les trentenaires comme moi se sentent floués par leur fournisseur d’accès ou leur opérateur de portable et se méfient des appareils et logiciels espions. Les plus jeunes trouvent normal que tout soit lu, que certains sites soient interdits. Quand j’avais quinze ans, Internet était pour moi une communauté immatérielle, sans police ni banque. Cet avenir qui me faisait rêver est vite devenu du passé. Internet est maintenant entre les mains de nos vieux députés qui interdisent toutes sortes de pages web pour notre bien, et du président des États-Unis à qui nos fournisseurs d’accès vendent le contenu de nos mails pour le bien de la lutte contre le terrorisme. Je préférais la version d’avant.

Au risque de passer pour un vieux con, je pense que les jeunes se trompent. Que ce n’est pas normal de nous espionner, que ce n’est pas pour notre bien, que cela nous rend craintifs et disciplinés comme des esclaves. Que cela peut nous mener sur une très mauvais pente, comme celle qui mène à concevoir, construire puis remplir des camps de concentration, et que nous devons réagir. Par exemple, et je dis cela bien trop tard pour le TAFTA, mais il est toujours temps de faire un tour sur le site de la Commission Européenne pour donner son avis dans les consultations publiques qu’elle organise. Sinon, on ne pourra pas dire qu’on ne nous avait pas prévenus.

Rédigé par Algue

Publié dans #liberté, #peace&love, #geek

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