Financer la recherche ... de financements

Publié le 18 Septembre 2015

Le parcours du financement par projet
Le parcours du financement par projet

Il paraît que ces jours-ci, à l’Agence Nationale de la Recherche (ANR), tout le monde démissionne. Que les experts en ont assez d’évaluer des dossiers pour que seuls une poignée d’entre eux soient financés. D’ailleurs les chercheurs eux-mêmes en ont assez de passer un mois par an à préparer leur candidature pour un taux de succès de l’ordre de 8%.

Les chercheurs, doux rêveurs déconnectés des réalités du marché ? Cela a peut-être été vrai, mais il y a longtemps. Depuis les quelques années que je suis dans le métier, l’occupation numéro 1 du chercheur, c’est de vendre. Vendre son CV et ses compétences aux comités de recrutement pour avoir un poste, puis vendre ses projets aux financeurs. Normal, me direz-vous, les gens qui paient pour la recherche méritent qu’on leur explique pourquoi ils paient. Du coup, on vend du rêve.

Ils nous demandent de guérir le cancer ET reconstituer la couche d’ozone en 3 ans avec moins de 300 000 euros, un partenaire bulgare, un industriel français, un médecin brésilien et moins de 3000 euros par an de frais de mission pour toute l’équipe ? Pas de problème ma bonne dame, on va vous dégoter des partenaires prêts à rédiger et cosigner un programme de recherche promettant tout cela. L’accumulation des contraintes et des conditions nous pousse donc assez souvent à sortir de nos domaines de compétences et proposer des services que nous ne sommes pas forcément en mesure de rendre.

Malheureusement, le labo d’en face a promis que pour la même somme, il éradiquait Ebola en plus. C’est lui qui a eu les sous, vous êtes fauchés. Il vous reste à candidater à l’appel suivant, pour lequel les règles du jeu ne sont pas les mêmes. Vous trouvez de nouveaux partenaires, faites des recherches bibliographiques sur un nouveau sujet qui vous est inconnu, si vous êtes habile vous arrivez tout de même à glisser dans ce programme de recherches une expérience qui vous tient à cœur et qui relève de vos compétences, vous demandez des devis (comptez 15 pages de devis par appareil que vous voulez acheter, car tout tout tout est en option sur un microscope de compétition), établissez un budget et un diagramme de Gantt.

Ça y est, votre prédossier est prêt, tous les partenaires l’ont relu et validé, vous pouvez maintenant copier-coller chaque paragraphe dans le formulaire en ligne à remplir avant minuit. Horreur, vous avez un collègue qui porte un nom avec un accent et cela fait bugger l’interface en ligne ! Tant pis pour lui, vous estropiez son nom. Deuxième horreur : on vous demande le budget année par année alors que vous l’aviez établi poste par poste (personnel, équipement, fonctionnement). Vite vite vite vous refaites votre tableau, les comptes, remplissez les petites cases et enfin, vous atteignez l’écran final. Si vous cliquez sur OK, vous ne pouvez plus rien modifier.

OK. Maintenant il faut imprimer et signer. Si vous n’avez pas de chance, le dossier papier avec la signature est à envoyer avant minuit, cachet de la poste faisant foi. Si vous êtes parisien, il est alors probablement 23 heures passées, vous êtes au labo car il n’y a pas d’imprimante dans votre appartement (c’était ça ou le lit, vous avez choisi le lit et commencez à regretter), et vous vous préparez à une cavalcade en Vélib jusqu’à la poste du Louvre. Si vous avez plus de chance, vous avez 48h pour que le dossier arrive. Dans un monde idéal, vous pourriez faire envoyer le dossier par le labo. Sauf que vous n’êtes pas sûr(e) qu’il partira le jour même. Et si vous voulez un Chronopost, il faut affecter la dépense sur l’un de vos projets. Or comme nous l’avons dit plus tôt, vous êtes fauché(e). Vous réalisez avec horreur que dans le dossier que vous vous préparez à envoyer, vous n’avez pas budgétisé les frais de recherche de financement. Non seulement ce dossier-là va être à votre charge, mais les suivants aussi. Vous vous rendez au bureau de poste le plus proche, qui est naturellement exceptionnellement fermé jusqu’à 15h. Vous y retournez à 15h, il y a 3 personnes devant vous. Toutes sont là pour des opérations bancaires un peu délicates (pour lesquelles d’ailleurs les clients apprécieraient certainement une ambiance un peu plus confidentielle). Les deux conseillers s’en occupent, tout en répondant au téléphone, récupérant des livraisons et réparant les volets roulants grippés. Au moment où vous annoncez que votre cas est simple, vous souhaitez simplement envoyer une lettre en France, vous avez déjà croqué 15h40 sur vos 48h. « - Quand cela doit-il arriver ? - Demain ! - Alors il vous faut un Chronopost, c’est 25 euros ! - Euh, après-demain alors ? - C’est pareil de toutes façons. Avec le courrier normal je ne peux rien garantir avant la fin de la semaine » (nous sommes mardi). Ce sera donc 25 euros.

Ce dossier papier, personne ne va le lire. Il sera archivé parce qu’il y a votre précieuse signature dessus. Mais les experts qui vont l’évaluer, sous trois mois, le recevront au format électronique. Absurde, toute cette course ? Vous commencez à songer qu’il serait peut-être plus facile de financer directement vos recherches avec votre salaire ? Allons, vous n’avez pas le temps de vous laisser aller à la déprime, un nouvel appel à projets vient de sortir ! Il est ouvert aux chercheurs de toutes les disciplines. La thématique est « Sciences, ingénierie et humanités pour un monde meilleur », 10 projets seront financés à l’échelle du pays. Souriez ! De toutes façons, que cela vous plaise ou non, vous êtes filmés.

Rédigé par Algue

Publié dans #recherche, #financement, #projet, #ANR, #absurde

Repost 0
Commenter cet article

creuse 22/09/2015 08:51

Une triste réalité à tous les échelons de notre brillante administration.

Algue 22/09/2015 09:37

Oui, bien sûr ce constat est sûrement très général, cela ne concerne pas que la recherche. Il y a quelque temps, j'avais épluché les bilans financiers de plusieurs ONG auxquelles j'avais fait des dons, dans des domaines très différents, et 10% de leur budget environ est affecté à la recherche de nouveaux financements. J'avais trouvé cela énorme sur le moment, mais si je fais le décompte nous ne devons pas en être loin dans la recherche publique non plus ... Merci Creuse pour ta visite !