Assis, debout, dehors ! - épisode 2 : Finky

Publié le 19 Avril 2016

Dimanche, après avoir discuté avec les militants du stand de soutien aux réfugiés à la Nuit Debout, je suis restée assister à l’assemblée générale.

La Nuit Debout est structurée en commissions, qui se réunissent en petits groupes thématiques et décident d’actions, ou de rédiger des propositions. Lors de l’assemblée générale, des représentants de ces commissions se succèdent, et leurs interventions sont entrecoupées de prises de parole libre par des citoyens ayant demandé à s’exprimer. Les temps imparti à chacun est court (3 minutes). Le public - plusieurs centaines de personnes - est assis par terre (comme le nom de Nuit Debout ne l’indique pas), et réagit avec des gestes codifiés.

Le langage des signes de la Nuit Debout (image Idé)

Le langage des signes de la Nuit Debout (image Idé)

L’enseignante que je suis ne peut s’empêcher d’être émerveillée devant une assemblée si nombreuse et si disciplinée (d’autant plus qu’il s’agit de Parisiens). La militante associative que je suis, qui a vu tant d’AG, de bureaux ou de CA tourner au pugilat, s’ébahit du fonctionnement de règles pourtant si simples.

Mais alors, qu’est-ce qui se raconte ici ? La plupart du temps, diverses revendications déjà entendues ailleurs et plutôt floues : davantage de justice sociale, sobriété économique, solidarité, respect de l’environnement. Plus concrètement, certains groupes organisent des manifestations, des rencontres avec des élus pour trouver des solutions pour des familles mal-logées (notamment les habitants de l’immeuble de Saint-Denis où Abaoud a été abattu, dont le logement a été endommagé lors de l’assaut du RAID et qui n’ont pour l’instant toujours pas obtenu le statut de victime du terrorisme).

Une jeune femme, Léa (?), lors d’un temps de parole libre, évoque le cas d’Alain Finkielkraut, malmené la veille sur la place. Venu avec son épouse écouter les débats sans intention de prendre la parole, il a été reconnu et pris à partie par des individus qui l’ont chassé. Les grands médias ont relaté cet incident en long, en large et en travers, l’assimilant à une dérive sectaire du mouvement et prédisant son effondrement comme une conséquence logique de l’incident.

Alain Finkielkraut n’est pas un inconnu pour moi. J’ai suivi ses cours, il y a bientôt quinze ans de cela. « Prométhée et la question des limites », cela s’appelait. A l’époque, jeune et naïve comme je l’étais, coupée du monde dans mon campus perdu dans les champs de maïs, j'ignorais qu'il épanchait dans les journaux sa haine du métissage. En amphi, Finky semblait déjà aigri et je faisais partie des rares étudiants qui l’écoutaient sagement malgré son manque absolu d’enthousiasme et d’amabilité. Quelques années plus tard, alors que le sujet de son cours était devenu « la question du vivre-ensemble », certains (anciens) élèves, inquiets de la résonance entre ce thème et celui de ses nombreux dérapages médiatiques, avaient tenté de le faire virer. En vain : il est parti à la retraite avant, avec tous les honneurs (notamment celui d'avoir été cité comme source d'inspiration par le terroriste Anders Breivik).

Confit dans ses peurs, notre retraité désormais académicien squatte toujours les plateaux de télévision pour expliquer que la civilisation se perd, la faute aux jeunes qui sont des sauvages, surtout ceux qui sont issus du métissage, ce procédé infâme par lequel la noble culture occidentale est diluée dans la boue. Quel besoin avait-il de venir place de la République ? Ce n’est pas l’attrait de la tribune : pour s’exprimer publiquement, on lui offre régulièrement une bien plus grande visibilité. Pensait-il sincèrement être bien accueilli par une foule majoritairement jeune et de gauche ? J’ai du mal à le croire. Reste une hypothèse crédible bien que nauséabonde : il a provoqué le scandale, dans le but de pouvoir (une fois de plus) se présenter comme une victime et décrédibiliser l’ensemble d’une initiative qui lui déplaît.

Quelles qu’aient pu être ses motivations, il était évidemment idiot de l’insulter. Il aurait suffi de l’ignorer. Ou même de le mettre poliment au défi de débattre avec les manifestants présents, dans le même climat de respect mutuel qui est le lot des anonymes. Mais visiblement, sur la place, tout le monde n’est pas de cet avis. « Alain Finkielkraut n’a rien à faire ici, les valeurs qu’il défend sont incompatibles avec le mouvement, c’est normal qu’on lui ait demandé de partir » répond à Léa un jeune homme. De quoi donner du grain à moudre à Finky, qui note avec justesse « C’est formidable cette agora où tout le monde ne peut pas parler. »

Léa propose un atelier le lendemain pour discuter la question et faire une proposition de communiqué au nom de l’ensemble du mouvement. Ce communiqué, les grands médias semblaient l’exiger une minute après l’incident. Redonner le temps aux représentants d’un groupe de réfléchir avant de se prononcer au nom de tous me paraît une initiative saine. J’aurais aimé assister aux échanges de lundi. Finky est une personnalité clivante. La plupart du temps, parler de lui génère des conversations aussi inintéressantes que les commentaires sur les sites d’actualité. Tout le monde se mue en troll, pour la tolérance ou contre le déclin, et n’écoute même pas son interlocuteur. Apparemment, plus de 80 personnes ont participé, pour débattre de la liberté d’expression au sein de Nuit Debout, et un communiqué se désolidarisant de l’agression est en préparation.

Evidemment, je ne suis moi non plus pas solidaire des insultes ni des crachats (dont la réalité semble encore débattue). Je remarque tout de même avec un sourire amusé que lorsqu’on le rudoie, M. Finkielkraut n’est pas beaucoup plus civilisé que les autres. Au moment de son éviction, il lance « Ben oui, vous m’insultez, alors moi aussi je vous insulte, je suis humain quand même ! ». J’aimerais qu’il se souvienne que les jeunes de toutes les couleurs sont eux aussi des humains la prochaine fois qu’il déversera sur eux son venin. Du contenu de ses cours sur la question des limites, je ne me souviens pas de grand-chose. La leçon que je retiens de M. Finkielkraut se résume donc à « Faites ce que je dis, pas ce que je fais ». Dispensable. Ce que j'ai appris à Nuit Debout ? Pas grand-chose non plus en termes de contenu, mais plus que je n'imaginais en termes de savoir-vivre. C'est un début !

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