Evacuation imminente (ou pas)

Publié le 4 Mai 2016

En avril 2016, la préfecture de police a été condamnée 135 fois par le tribunal administratif pour non-respect de la procédure d’accueil des demandeurs d’asile.

Comme l’explique le collectif Asile en Ile-de-France dans son communiqué, la demande d’asile s’effectue normalement en trois jours, mais en raison du rationnement des rendez-vous mis en place par les autorités, elle prend en pratique plusieurs mois, pendant lesquels les demandeurs, pas encore enregistrés, n’ont droit à rien. Ni aide au logement, ni allocation de survie. Il faut ajouter à ce sinistre constat le fait que les droits des demandeurs d’asile enregistrés sont bafoués également, en particulier l’accès à un logement temporaire.

Les seules initiatives positives et/ou raisonnables qui émergent le font à l’encontre de l’Etat : la construction du camp de Grande Synthe ou l’occupation récente du lycée Jean Jaurès à Paris. Celui-ci est désaffecté depuis 2011, mais le tribunal a néanmoins décidé vendredi qu’il devait être évacué de toute urgence. Valérie Pécresse, présidente de région, a même promis un recours à la force, ce qui est fort inquiétant quand on voit déjà le niveau de violence des "interventions pacifiques de mises à l'abri" précédemment menées. Je suis assez d’accord avec ces mots de Nicolas Hulot dans Le Monde :

« Ce qu’a fait Damien Carême, le maire de Grande-Synthe, sur sa seule volonté et contre l’avis de l’Etat, avec l’aide de Médecins sans frontières pour transformer un cloaque en camp digne de ce nom, n’est-il pas un exemple reproductible ? Ce qu’a décidé la commune de ­Cancale (Ille-et-Vilaine) en mettant à disposition un hôpital désaffecté pour des dizaines de familles ne peut-il pas être une initiative qui inspire un plan national ? Au passage, soulignons que, dans ces deux cas, tout s’est fait avec le soutien de la population et sans le moindre incident. Précisons aussi qu’à Grande-Synthe, une permanence humanitaire est assurée entre autres par des bénévoles bretons qui, d’habitude, organisent le festival des Vieilles Charrues. »

Lundi soir, un rassemblement de soutien était organisé au lycée Jean Jaurès en réponse aux menaces d'évacuation. En arrivant, j’’ai été plutôt agréablement surprise : la foule était plus nombreuse que ce à quoi je m’attendais. Depuis l’intérieur du bâtiment, derrière leur façade de verre, les migrants nous regardaient applaudir, groupés sous le crachin, les discours de leurs soutiens que nous entendions à peine. Plus tard, deux crétins sur un scooter ont forcé les palissades disposées par les militants et ont foncé dans le tas. Personne n’a été blessé, et la manifestation s’est poursuivie autour d’un repas partagé. Il y avait là quelques caméras, maniées me semble-t-il plutôt par des militants que par des journalistes, même si certains étaient présents, notamment le Bondy Blog.

Lors de ma première visite au lycée, j’étais arrivée, pas de chance, une minute après une voiture de police. Qui avait foncé dans la rue Clavel, sirène à fond, pilé à grand bruit devant le lycée, embarqué une personne puis disparu. Suite à ce rodéo dont je n’avais pas compris le sens (mais en avait-il un ?), migrants et soutiens s’étaient retranchés dans le bâtiment. Ne restaient dans la rue que moi et deux journalistes, qui tentaient de me soutirer des informations sur ce qu’il se passait à l’intérieur. Elles avaient fini par trouver un porte-parole à interroger, et moi un habitant du lycée avec qui engager la conversation, tout en écoutant d’une oreille les questions posées (selon moi très orientées - je pense que la journaliste avait pour but de démontrer que l’accueil de ces migrants était impossible, et elle aurait visiblement préféré couvrir une scène d’affrontements avec les policiers). Je me suis dit que son reportage ne ressemblerait pas du tout à l'instant que j'étais en train de vivre. Cela me rappelle un peu le ressenti de certains de mes amis par rapport à la couverture médiatique de Nuit Debout, bien résumé par ce dessin.

Nuit Debout et les médias (emprunté à la page de Nuit Debout)

Nuit Debout et les médias (emprunté à la page de Nuit Debout)

C’est ça la France ? La question est posée sur une banderole qui décore la façade du lycée Jean Jaurès. Oui, en ce moment, c’est ça la France. Elle file un mauvais coton, et les Français sont loin d’être les premiers à le dire. Nous ne sommes pas démunis face à cette dérive autoritaire et nationaliste. En plus de nos yeux pour pleurer, nous avons des jambes pour manifester, des mains (et des souris) pour pétitionner (ici contre la vente d’armes), nos porte-monnaie pour soutenir ceux qui plaquent leur travail pour se consacrer aux tâches que l’Etat a abandonnées (Thot, par exemple, qui organise des cours de français pour les migrants ou Salam et le BAAM dont j’ai déjà parlé plus tôt). Et surtout, des yeux pour voir et un cerveau pour penser. Sortons de chez nous, regardons, parlons en famille, avec nos amis, plutôt que laisser BFM TV et Internet commenter à notre place. La liberté de penser, cela se travaille, et c’est notre meilleur rempart contre la dictature qui menace.

Rédigé par Algue

Publié dans #peace&love, #politique, #migrants, #police, #manif, #liberté, #absurde, #media

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