Mauvaise thèse, mauvais chef ?

Publié le 1 Mars 2014

« Le niveau baisse ». C’est une rengaine que l’on entend depuis toujours au sujet de l’éducation primaire, secondaire, mais aussi des licences et des écoles d’ingénieur. La semaine dernière, c’est au sujet des études doctorales que deux chercheurs ont fait part de leurs inquiétudes dans une tribune du Times Higher Education. D’après eux, il y a de plus en plus de doctorats obtenus suite à un travail médiocre, et cela traduit un défaut de la part des directeurs de thèse.

 

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Voici comment se déroule une thèse (si vous connaissez déjà, sautez le paragraphe). Après 5 ans d’études, vous avez obtenu votre master. Votre stage de recherche vous a plu et vous  souhaitez poursuivre un cursus doctoral, soit pour devenir universitaire, soit pour occuper un poste de recherche et développement dans l’industrie. Vous visitez quelques laboratoires avant de trouver celui qui vous plaît. Deux possibilités : le laboratoire a de l’argent pour vous financer, ou c’est à vous de trouver cet argent. Dans le premier cas, le sujet est généralement imposé et il vous suffit de convaincre votre équipe d’accueil pour être embauché. Dans le second cas, vous êtes plus libre de proposer le sujet de votre choix, mais il va vous falloir demander des bourses un peu partout (école doctorale, CNRS, région, fondations privées …) et défendre votre projet. Une fois inscrit en thèse, vous êtes rattachés à une université et à une unité de recherche dont fait partie votre directeur. Le rôle de cet encadrant est de vous guider dans votre travail : vous aider à faire le point sur les connaissances existantes, à définir les contours de votre projet, à acquérir les savoir-faire nécessaire, à vous réorienter si vous êtes partis sur une fausse piste. Directeur et doctorant font le point régulièrement (d’une fois toutes les semaines pour certains laboratoires scientifiques à une fois tous les ans pour certains littéraires). Au bout de trois ans, vous devez avoir accumulé suffisamment de résultats, il est alors temps de rédiger votre manuscrit. Celui-ci sera envoyé à deux rapporteurs extérieurs à votre université, chargés de décider si votre travail mérite qu’on vous octroie le titre de docteur. S’ils donnent leur feu vert, vous avez le droit de soutenir votre thèse. On convoque alors un jury composé de votre directeur, des deux rapporteurs et d’une poignée d’autres experts, qui vous écouteront présenter vos travaux pendant 45 minutes avant de vous assaillir de questions. A l’issue de cette épreuve-cérémonie, ils vous déclareront -ou non- docteur.

Qu’est-ce qu’une mauvaise thèse ? En premier lieu, une thèse avec peu de résultats. Parce que le doctorant ne s’est pas assez investi ou parce qu’il s’y est mal pris, c’est alors entièrement de sa faute. Ou alors parce qu’on lui a confié une tâche mal dimensionnée, ce qui est alors une erreur de la part du directeur. Cela peut être une thèse mal rédigée. Bien sûr, l’auteur est à blâmer, mais le directeur est censé relire le manuscrit avant l’envoi aux rapporteurs. Un point partout dans ce cas. Plus grave, cela peut être une thèse comportant des défauts de méthodologie : on ignore des travaux précédents, on ne vérifie pas sérieusement les hypothèses formulées, ou on commet carrément des fautes de raisonnement.

Il y a quelques années, à quelques mois de l’échéance des trois ans, on faisait le point avec son directeur. Si tout s’était bien passé, on se mettait à rédiger. Sinon, on décidait de rallonger la thèse le temps d’être sûr que les résultats soient solides. Le doctorant n’était pas toujours rémunéré pour ces mois  de travail supplémentaire. Depuis, les universités refusent d’inscrire  des doctorants sans financement. Or les financements durent trois ans. Donc, au bout de cette période, si le manuscrit n’est pas satisfaisant, le chef a le choix entre cautionner un travail médiocre qui sera envoyé aux rapporteurs ou demander au doctorant de revoir sa copie, mais il faut trouver un sponsor prêt à le payer pour cela. De tels mécènes ne courant pas les rues, le directeur est donc bien démuni.

 

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Alors bien sûr, il devrait anticiper, prendre de la marge pour avoir le temps de réagir en cas de rédaction difficile. Mais les choses ont vite fait de déraper. Reprenons au début : dans un monde idéal, l’étudiant et le directeur se choisissent mutuellement sur la base d’affinités intellectuelles et d’intérêt commun. En pratique, le chercheur qui après N tentatives (N>>1) a enfin décroché un financement pour un projet se retrouve souvent dans la situation d’avoir 3 mois (dont juillet et août, les mois où il est le plus facile d’utiliser les services communs de l’université pour communiquer avec les étudiants) pour dénicher l’étudiant entre les mains duquel il mettra le précieux projet. Comme le mécène, la perle rare ne court pas les rues. Ajoutez à cela que certains financeurs interdisent au candidat d’être étranger, d’autres d’avoir plus de 30 ans, d’autres d’avoir une expérience professionnelle (!!). On arrive vite au moment de panique dans lequel soit on prend le moins mauvais des candidats, soit on perd le financement. La plupart des gens choisissent l’option a. L’étudiant n’est pas vraiment capable de gérer son projet tout seul ? Pas grave, il y a du travail à la paillasse, et de moins en moins de petite mains pour l’assurer. Les doctorants constituent une des dernières réserves de main d’oeuvre dans un secteur qui a été largement amputé de ses personnels de soutien (techniciens, ingénieurs mais aussi personnel de ménage). Même s’il n’est pas un génie, le petit nouveau aidera à faire tourner la boutique, les projets avanceront sans doute plus vite avec lui que sans lui. Et voilà comment démarre une thèse sans ambition.

L’Agence Nationale de la Recherche vient de revoir ses règles pour étaler ses financements pour plus de trois ans. Je pense qu’il faudrait également assouplir la règle du « pas de contrat, pas de soutenance ». Il devrait être obligatoire d’avoir envoyé une première version de la thèse aux rapporteurs dans les temps, mais ceux-ci devraient pouvoir se sentir libres de donner un avis défavorable à la soutenance. Croyez-moi, j’en ai entendu des « ce manuscrit mon tombe des mains, c’est mauvais mais que voulez-vous, le contrat du doctorat expire à la fin du mois, il ne pourra pas se réinscrire à l’université et il sera expulsable. Sera-t-il vraiment en mesure de réviser sa thèse, isolé dans son pays d’origine ? Autant lui accorder le diplôme de suite ». Je comprends l’irritation des membres du jury, surtout les rapporteurs. Évaluer un manuscrit est une activité bénévole qui prend un temps considérable. Si l’on ne peut pas exprimer honnêtement ce que l’on en pense, c’est décourageant. Cela décrédibilise en effet tous les acteurs du milieu académique.

Cela me fait penser à la polémique sur la thèse des Bogdanov. Il y a quelques années, le rapport des membres du jury de soutenance d’un des deux frères avait fuité. Pour qui est familier avec le langage de ces commissions, il était très mauvais et ne lui aurait jamais permis d’obtenir un poste à l’université. Mais le titre de docteur a été décerné, et en dehors de notre microcosme c’est le plus important. C’est ce qui donne l’impression que n’importe qui peut l’obtenir pour peu qu’il compile ses théories plus ou moins foireuses dans un seul document. Il faut en finir avec l’hypocrisie de notre langage. Si une thèse ne vaut rien il faut envisager le fait que le doctorant l’abandonne ou lui donner des moyens de corriger le tir.

Rédigé par Algue

Publié dans #recherche

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