Clichés de Syracuse

Publié le 25 Décembre 2011

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Dans le train qui me ramenait à Paris cet après-midi, c'est La conjecture de Syracuse d'Antoine Billot qui m'a tenu compagnie. Me reste après cette lecture un sentiment étouffant qui n'est, je crois, pas seulement dû à une indigestion de dinde.

 

La conjecture de Syracuse est un problème mathématique contemporain portant sur une suite particulière de nombres appelée suite de Syracuse. Pour obtenir une telle suite, facile ! Partez d'un entier positif. Soit il est pair, dans ce cas vous le divisez par deux. Soit il est impair, auquel cas vous le multipliez par 3 et lui ajoutez 1. Puis vous répétez l'opération avec le résultat obtenu, et ainsi de suite, pour construire une série de nombres comme celle-ci :

 

10 - 5 - 16 - 8 - 4 - 2 - 1 - 4 - 2 - 1 ...

 

Une fois arrivé à 1, on répète à l'infini la boucle 4 - 2 - 1. Pour tous les nombres de départ testés (et cela va jusqu'à 10^20 !), la série finit par atteindre 1. D'où la fameuse conjecture, qui stipule que quel que soit le nombre utilisé au départ, on doit forcément tombersur 1. Et qui fait toujours l'actualité car aucune preuve complète n'y a été apportée. C'est à l'ambitieuse tâche de la démontrer que s'attellent les héros mathématiciens d'Antoine Billot.

 

L'intrigue, qui mêle maths et guerre d'Algérie, est bien construite mais le roman, quoique prenant, n'évite pas certains écueils courants dans la littérature autour des sciences.

 

Les figures imposées, tout d'abord, qui prennent la forme ici de notes intercalées entre les chapitres. J'ai écouté l'interview de l'auteur à ce sujet mais il ne m'a pas convaincue. Caser le chat de Schrödinger dans un livre sur l'arithmétique, pour moi, c'est du vernis mal placé (genre sur un cheveu sur la soupe). Scientifiquement, pour parler comme mon amie Antonia, ça n'a rien à voir avec la choucroute. Et le livre tient largement debout sans ces apartés, qui auraient pu se justifier si'ils avaient collé de plus près à leur sujet. Un autre défaut qui accompagne souvent l'inspiration scientifique dans les romans est la sur-structuration des intrigues, qu'on cherche à calquer sur un objet mathématique, et le déterminisme qui en découle. Genre : Tout est calculable donc tout est écrit (en vrai, presque rien n'est calculable, tout honnête scientifique vous le confirmera). C'est un peu décevant de la part d'un auteur économiste qu'il n'accorde pas plus d'importance au hasard.

 

La métaphysique, ensuite. On a parfois l'impression que seuls mértitent d'être pris au sérieux les scientifiques qui font le lien entre Dieu et leurs recherches. Par pitié, laissez Dieu là où il est ! Je ne dis pas que la science ne doit pas se préoccuper d'éthique. Mais la philosophie des sciences donne des outils que l'on n'a pas besoin d'aller chercher dans la religion. Certains scientifiques sont croyants, bien sûr, et cela imprègne très certainement leurs pratiques. Mais je ne crois pas, en France, que cela soit aussi courant ni aussi public que le suggère le livre (un débat de théologie à la fin d'une soutenance de maths, ça me semble surréaliste).

 

Enfin, croyez-moi ou on, un scientifique peut ne pas être froid et même baptiser son chat d'un autre nom que Schrödinger (oui, je m'acharne contre cette pauvre bête, ça doit être elle que j'ai avalée de travers). Plus que ces clichés assez innocents sur les individus, c'est la peinture de la communauté académique, à laquelle appartient pourtant Antoine Billot, qui m'a gênée. Même si je ne nie pas qu'il existe à l'université une hiérarchie et des jeux de pouvoir, je pense que les profils et les motivations parmi les savants sont plus variés en réalité que dans ce type d'ouvrage. On y retrouve toujours deux figures opposées : le génie et l'imposteur. Bien sûr, les deux existent, quoique le premier soit très rare. Un de mes anciens profs disait "je suis devenu un bien meilleur chercheur le jour où j'ai admis que je n'aurais pas le prix Nobel". Quid de tous ces gens qui comme lui apportent à la science une contribution honnête, modeste et précieuse ? Pourquoi disparaissent-il toujours des oeuvres de fiction au profit des pseudo-génies ?

 

J'aimerais bien savoir ce qu'en pense un lecteur non scientifique, qui ne serait pas irrité comme moi par ces quelques côtés artificiels. Cela ne m'a pas empêchée d'avoir envie d'aller jusqu'au bout, on peut même dire que j'ai dévoré le livre. Mais sans le savourer, c'est dommage !

Rédigé par Algue

Publié dans #art&science

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