Bientôt la fin de l'écrit à l'université ?

Publié le 26 Avril 2016

La première fois que j’ai vu une clé USB, c’était en cours d’anglais. J’étais étudiante en école d’ingénieurs, nous avions un exposé à faire, j’utilisais un diaporama pour la deuxième fois de ma vie, et je regardais avec incrédulité un de mes camarades qui était venu les mains dans les poches, sans son ordinateur. « T’inquiète pas, j’ai ma présentation là-dessus », avait-il fait en sortant de sa poche un porte-clés minuscule. Émerveillement.

Tout cela pour vous dire que, même si je fais partie des jeunes enseignants dans l’université où je travaille maintenant, j’ai été élevée avec des méthodes à l’ancienne : tableau noir, craie, copies doubles, polys et bibliothèque. A titre d'exemple, voici un extraite d'un de mes cours de master (pour les curieux, il s'agit d'une introduction à la physico-chimie des polymères).

Bel exemplaire de copie double : extrait d'un cours de physico-chimie des polymères

Bel exemplaire de copie double : extrait d'un cours de physico-chimie des polymères

Dix ans plus tard, mes étudiants ont des réflexes différents. Ils écrivent moins, d’abord. Cela me fait un peu bizarre de parler devant un public qui ne prend pas toujours de notes, et qui photographie le tableau à la place. Ils lisent également moins, ou différemment. Des collègues américains se sont inquiétés du fait que leurs étudiants ont de plus en plus de mal à lire des livres en entier. Or les livres, expliquent-ils, permettent de développer dans une détail une pensée subtile, ce qui n’est pas possible dans un format plus court. Lire des livres serait donc une étape indispensable pour forger ses capacités de réflexion, d’argumentation, et s’approprier des concepts complexes. Ils proposent donc d’immerger les étudiants plus tôt dans la lecture, en établissant une liste d’ouvrages à l’attention des lycéens et des enseignants du secondaire.

D’un côté, j’ai trouvé la démarche constructive. Ambitieuse aussi, car je me suis d’abord souvenue avoir été une étudiante assez scolaire qui apprenait grâce aux supports de cours plus que dans des livres lus indépendamment des cours. Ce qui n’est pas tout à fait exact, car à la réflexion j’ai été profondément marquée par des classiques, notamment par les Problèmes de philosophie de Bertrand Russell. Cette lecture abordée en terminale (mais qui a bien du me prendre un an) m’ont aidée à appréhender la nature du contenu de mes études scientifiques.

Recommanderais-je les mêmes titres à mes étudiants ? Les livres que j’ai prêtés à mes collègues ou élèves sont plutôt des livres de non-fiction anglo-saxonne contemporaine, parfois adossés à des études scientifiques, mais toujours racontés à la sauce storytelling. Désolée pour le franglais, je ne vois pas vraiment de traduction appropriée, ce n’est pas tout à fait de la vulgarisation, plutôt de la mise en scène de problématiques intellectuelles dans un récit. Cela ne m’a pas empêchée d’apprécier certains de ces livres, et de les considérer comme un bon moyen d’éveiller curiosité et esprit critique chez leurs lecteurs.

Une autre partie de moi se demande dans quelle mesure nous devons contraindre les étudiants à se plier aux méthodes de l’université, ou si nous devons adapter nos manières d’enseigner aux habitudes du monde actuel. OK, j’apprends moi-même en prenant des notes (oui, même lorsque je suis un MOOC), mais dois-je conseiller à mes étudiants, biberonnés à Wikipédia et aux conférences TED, de faire de même ? Loin de moi l’idée qu’Internet suffit à l’apprentissage. Je suis convaincue de l’intérêt d’un accompagnement humain dans l’apprentissage, mais je me demande comment perfectionner cet accompagnement.

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L'étudiant noir 15/09/2016 17:04

Chez nous on voit plein de jeunes qui mêlent l'écriture réglementaire et le système de sms. C'est très inquiétant comme phénomène.

Algue 15/09/2016 19:21

Oui, c'est inquiétant si l'on sait que cela va leur porter préjudice plus tard. Mais si tout le monde se met à écrire comme cela, finalement où est le problème ? C'est cela qui est difficile pour nous, enseignants : savoir exactement ce que le monde extérieur attend de nos étudiants par la suite.